« Le sage respire par les talons »

La dynamique du corps part des pieds et remonte vers la tête.
« Le sage respire par les talons » ! (Nei Jing – traîté médical chinois)
Si l’on dessine un pied, on trouve l’image d’un foetus : on va aussi retrouver cette image au niveau des reins et de l’oreille. Ces trois parties du corps sont comme trois germes qui déterminent trois étages de la dynamique ascendante de l’homme. Le sage respire par les pieds car ceux-ci résument la totalité du corps. (…) Le talon et le pied entier sont le symbole de l’homme qui est comme un foetus et doit sortir de la matrice pour naître à une autre dimension d’être de conscience afin de s’échapper du tohu-bohu et de sa violence initiale. » A. de Souzenelle

« Notre corps global » (…)

« Notre corps global :
en hébreu il se formule par le terme bassar : « la chair ». Or ce mot va beaucoup plus loin car il est utilisé pour la première fois dans la Genèse pour exprimer le noyau fondateur divin de l’être ! Le même mot prononcé basser signifie : informer. Ce qui veut dire que ce noyau fondateur porte toute l’information du devenir de l’homme. Or dans la situation d’exil où nous nous trouvons aujourd’hui, ce noyau fondateur est complètement renversé, tourné vers l’extérieur.
Le corps est bien l’expression de ce noyau fondateur, c’est une écriture, un programme en devenir, à nous de savoir ce que nous en faisons. Chacun des organes a donc aussi une fonction dans le devenir de l’être. Le Corps n’est pas, comme on le voit d’habitude, un chose, il est relié au verbe créateur : or l’homme est essentiellement verbe car, à la différence des autres animaux, il est doué de parole ! Comment la chair se fait-elle Verbe, voilà ce qui m’intéresse » (…) Annick de Souzenelle

L’expérience de la sensation profonde

« Rentrons dans le coeur de nous-mêmes en épousant notre corps. Ce n’est plus nous qui vivons en nous mais la Vie avec un grand V qui se vit en nous. (…) La barbarie qui ensanglante le monde vient de ce que les hommes ne sont pas vivants et qu’ils ignorent ce qui se trouve dans leur vie et dans le corps, convient-il d’ajouter. C’est ce qu’exprime si bien Jacques Decour, engagé dans la résistance contre les nazis lors de la deuxième guerre mondiale, quand il écrit dans la lettre qu’il adresse à ses parents la nuit précédant son exécution en 1942 : « Avons-nous passé plusieurs heures à sentir le prix du contact, le poids et la valeur des mains, des yeux, des corps ? » » Bertrand Vergely

Le souffle de la chair

La vie change quand on découvre son corps. Elle change encore plus quand ce corps se met à avoir une âme. On découvre alors une vie étonnante. Celle qui vit en nous et qui ne demande qu’à vivre. Spinoza l’appelle la vérité en disant d’elle qu’elle est index sui : elle parle d’elle-même. Le vrai amour en est l’exemple. Il parle de lui-même parce qu’il est vécu corps et âme. Rimbaud a passionnément recherché cette vérité comme le montre la fin d’Une saison en enfer où il s’exclame : « Je veux posséder la vérité dans une âme et dans un corps ». Cette vérité apparaît quand on vit corps et âme. Merleau-Ponty l’appelle la chair. Elle est notre noyau d’être et à travers lui le vécu profond que la phénoménologie recherche comme étant la clef de ce qui est. Proust en fait l’expérience : quand il vit à la surface de lui-même, traînant son corps et son ennui de salon en salon, il n’arrive pas à écrire. Quand il laisse vivre les sensations profondes qui vivent en lui, il est saisi. (…) En sentant vivre la matière et le corps, en se sentant vivant, Proust découvre la matière spirituelle qui est le corps de son corps. (….) On le découvre en passant du corps que l’on a ou corporéité au corps que l’on est ou corporalité. En faisant corps avec la vie que l’on a pour devenir la vie que l’on est, on prend corps avant d’avoir du corps comme un vin accompli. » Bertrand Vergely

« Une chance appelée corps »

À travers quelques citations …

« Il y a une vérité du corps. Quand on aime la vie on lui donne ce qui lui revient. On ne la refuse pas. On n’est pas, comme le dit Nietzche « un contempteur du corps… parce que l’on est irrité contre la terre et la vie ». On prend la vie telle qu’elle est avec le corps tel qu’il est, sans se sentir « offensé par le présent », ainsi que l’écrit Pascal. Sans regretter avec Descartes de ne pas avoir « un corps de diamant avec des ailes pour voler ». Dans la fable de La Fontaine, le roseau qui accepte son corps chétif est fort en découvrant la souplesse derrière la faiblesse. (…) Il existe une brouille avec le corps. Elle s’exprime objectivement par le corps que l’on enferme, comme le souligne Michel Foucault. Elle s’exprime subjectivement à travers le corps que l’on néglige, que l’on maltraite, que l’on exhibe par provocation et que l’on cache par honte. Que de vies gâchées à cause d’un tel refus ! Quelle libération en revanche quand on le dépasse.

Cette libération commence par un changement de pensée. C’est le fait d’être réel qui est idéal et non le fait d’être idéal qui est réel. Nous en sommes l’illustration, le corps étant ce qui nous permet d’être à la fois réels et uniques. Créer ce n’est pas avoir des idées mais les matérialiser en les faisant passer à l’existence, souligne Leibniz. Être homme, c’est faire de même en rentrant dans son corps et en s’incarnant. » Bertrand Vergely

« Nul ne sait ce que peut le corps » Spinoza

« Manifestation matérielle vivante de notre présence dans le monde, le corps n’est pas simplement un objet de la Nature mais le point de départ d’une aventure de la pensée. Quand on fait corps avec son corps, quand on devient un avec lui en l’épousant, le corps à corps impétueux avec le monde s’apaise pour faire place à la rencontre singulière d’une énergie de vie à la fois harmonieuse et puissante. Cette rencontre avec cette énergie est vitale. On vit bien quand on fait ainsi un avec son corps. On est dans son axe. (…) Cette vie juste, forte et centrée grâce au corps est le signe qu’il y a derrière lui autre chose, un corps plus profond sous la forme d’une force, la force même de la vie.(…) Il y a un souffle en lui qui a quelque chose à nous apprendre. » Bertrand Vergely

Chercher sa Voie

« Chaque individu doit-il chercher et peut-il trouver la voie spirituelle qui lui permette de se réaliser du mieux possible ? Je répond assurément : oui. Hier comme aujourd’hui le chemin spirituel est le fruit d’une démarche personnelle et celle-ci a plus de chance d’aboutir si chacun cherche un chemin qui soit adapté à sa sensibilité, à ses possibilités, à son ambition, à son désir, à son questionnement. Bien sûr, certains individus se trouvent perdus devant le choix si large de chemins qui nous sont aujourd’hui offerts.
« Quelle est la meilleure voie spirituelle ? », à-t-on un jour demandé au dalaï-lama. Réponse du leader tibétain : « Celle qui vous rend meilleur ». Voici sans doute un excellent critère de discernement. » Frédéric Lenoir

(…) Sage

L’expérience libératrice.
Les sages, explorant une autre manière d’être soi, ,ont quelque chose de nomade, mais sils n’errent pas au hasard. Ils cheminent sur les traces de ceux qui les ont précédés, ou bien en frayant une route inédite. A partir de l’éveil initial, ils entrent alors en travail. il leur faut d’abord se défaire de l’attachement aux biens matériels et aux affections humaines qui les entravent, afin de gagner une certaine marge d’autonomie. Cela ne signifie pas nécessairement un mode de vie sous le signe de la pauvreté. (…) Le détachement touche avant tout les certitudes intérieures et les habitudes acquises : « Vous n’êtes pas ici pour apprendre, mais pour désapprendre », disait le maître indien Ramana Maharshi.

qu’est-ce qu’un sage ?
Une manière plus subtile d’envisager l’existence et d’être soi.
Chacun à sa façon, les sages nous invitent à vivifier notre perception, comme une épice qui changerait le goût d’un plat et qui rendrait plus savoureuse l’expérience du monde.

Ysé Tardan-Masquelier

Sage (…)

Une pensée du grand large.
Avec Svetaketu (voir article précédent), nous comprenons que la sagesse est l’attention révélatrice de cette essence omniprésente, qui se donne sans limite et sans différence, vivifiant de sa saveur tous les êtres et les choses que distingue l’intelligence analytique. L’image dans son apparente naïveté, renvoie à la perception d’une présence invisible, qui échappe à toute prise, mais qui se laisse « savourer » dans l’expérience du monde : elle est le sel de la vie », et la sagesse est d’abord attrait pour ce « goût de l’Être ».

« Vois, dit l’ami à l’ami sur le pont, la joie du poisson dans l’étang ! – Comment, toi qui n’es pas poisson, connais-tu la joie du poisson ? – À ma joie sur le pont. » (Tchouang-tseu).

Rien d’extraordinaire, et pourtant tout est là, dans la vigilance lumineuse à l’instant, qui discerne la secrète unité de soi et du monde. Le sage n’est pas nécessairement un grand intellectuel, il n’a pas d’abord pour objectif de développer son mental, mais d’induire un retournement dans la manière d’envisager l’existence. (…) les sages ont privilégié une source de connaissance intuitive et directe, une intelligence visionnaire une pensée du grand large, qui embrasse le tout et la particularité de chaque être.

« Sage » (…)

« Sage » nous vient du latin sapidus, un adjectif formé sur la même racine que le verbe sapere, « avoir du goût, sentir », « avoir de l’intelligence, apprécier », « se connaître en quelque chose, comprendre, savoir ». La sagesse, sapientia, commence donc par une expérience savoureuse, source d’appréciation et de discernement.

« La doctrine, on l’acquiert par l’étude, mais la sagesse on l’a par infusion » Thomas d’Aquin

Uddalaka Aruni avait envoyé son fil Svetaketu faire son éducation religieuse chez les meilleurs brahmanes, et le jeune homme, après douze années d’études assidues, était rentré chez lui « content de soi, fier de ses connaissances, orgueilleux » mais incapable de répondre aux questions essentielles. Son père décide alors de l’éveiller à la présence de l’Être un et éternel au coeur de la réalité sensible et de lui-même, en lui proposant des praboles. En voici une : « Jette ce sel dans l’eau et reviens me voir demain matin » Ainsi fit Svetaketu. Son père lui dit : « Ce sel que tu as, hier soir, jeté dans l’eau, apporte-le moi ». Svetaketu regarda et ne le vit plus. Il était fondu. « Goûte de cette eau prise à la surface … Eh bien ? – C’est salé. – Goûte de l’eau prise au milieu… Eh bien ? – C’est salé. – Goûte du fond et reviens près de moi. » Ainsi fit-il en disant : « C’est toujours de même. » Alors son père dit à Svetaketu : « Ainsi, en vérité, mon ami, tu ne perçois pas l’Être, et pourtant il est là. Cette essence subtile, c’est par elle que tout est animé ; elle est la seule réalité ; elle est le Soi ; et toi-même, Svetaketu, tu es cela. » Chandogya Upanishad

(…)

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