Sagesse, Liberté et recherche de l’Absolu selon le Yoga de Patanjali (3)

« Connais-toi toi-même »
« En fait, Patanjali nous donne assez peu d’indications sur ce qu’est la liberté. La liberté c’est « la pureté de l’association existant entre le purusha et le mental, rendus semblables l’un à l’autre », voilà ce que nous dit Patanjali à la fin du troisième chapitre.
Le purusha, c’est la conscience, l’essence la plus intime de l’homme, ce qui en lui ne meurt pas, son « âme immortelle » pourrait-on dire si l’expression ne faisait reculer, c’est ce qui constitue l’être de l’homme. Tirons parti de l’enseignement avancé par cet aphorisme : le mental doit être purifié ; lorsque le mental est pur, il renvoie finalement du côté du purusha, et non plus du côté des objets extérieurs à l’homme ; car le yoga, par opposition à la vie ordinaire qui est extraversion, le yoga, qui est finalement un effort en vue de la liberté, est d’abord un effort d’introversion : et l’état de yoga ou samâdhi, retournant l’homme vers lui-même, l’autorise ainsi à se mieux connaître, à se connaître tel qu’il est.
La seule véritable autorité qui fait que l’homme apprend à se connaître, sans complaisance, est toute intérieure. « Connais-toi toi-même » : par là on rejoint les préoccupations des plus anciens qui avaient inscrit cet impératif, le seul impératif vrai de l’homme épris de liberté, sur le fronton du temple de Delphes. « Connais-toi toi-même ». Car la connaissance de toi-même entraîne ta liberté. »
P. Geenens

Sagesse, Liberté et recherche de l’Absolu selon le Yoga de Patanjali (2)

La liberté, le but ultime

Cette vision pessimiste est heureusement nuancée par un message d’espoir : pourvu qu’un travail sur soi-même soit accompli, le futur pourrait bien se révéler plus souriant que notre condition actuelle : l’homme a déjà la liberté d’inscrire en lui un espace plus grand de liberté. Je résume ici l’esprit sinon la lettre de l’aphorisme 16 du deuxième chapitre qui marque le tournant de ce chapitre et résume tout l’esprit de l’entreprise proposée par Patanjali : rendre l’homme plus libre, rendre l’homme à sa liberté, progressivement.

Cherchons à comprendre quelle conception Patanjali se fait de la liberté et quel espoir il met en l’homme. Qu’est-ce que la liberté, qu’est-ce qu’être libre ? On ne traitera pas ici de la question du « comment » (comment être libre?) car la seule réponse à cette question, c’est l’ensemble du texte de Patanjali. On se demandera « qu’est-ce que la liberté ? » en sachant que les réponses partielles pourraient permettre, sans doute, d’éclairer la question du « comment ».

La liberté est le but ultime du yoga, le but de la pratique du yoga. Saisir le but pourrait bien conduire à reposer d’une façon moins directe la question des moyens. Il n’est donc pas inutile de nous interroger sur la liberté, même si celle-ci nous paraît bien peu accessible, on aurait même tendance à dire qu’il n’est pas inutile de nous interroger sur la liberté, surtout si elle nous paraît inaccessible.

P. Geenens

Sagesse, Liberté et recherche de l’Absolu selon le Yoga de Patanjali (1)

Se mettre à l’écoute des penseurs de l’Inde

« L »homme n’est pas libre. C’est le premier constat de la pensée indienne. A vrai dire, cette vérité n’est pas pour nous évidente. Le monde moderne nous a déshabitués de cette vérité qui fut pourtant connue des Grecs, puis des chrétiens. C’est qu’avec le monde moderne on a vu se transformer, se relativiser l’idée même de « liberté ». La liberté avait été pensée comme un accord parfait de l’homme avec lui-même.
Aujourd’hui, la liberté c’est un sentiment passager que l’homme ressent de temps à autre, bon gré mal gré, au fil de son vécu, en fonction de son rapport à autrui ; l’homme est, en bref, plutôt préoccupé de l’agir et de l’avoir que de l’être, et que de son intégrité propre. L’homme d’aujourd’hui, médiatisé à l’extrême, poussé hors de lui-même, se préoccupe de sa liberté de pensée, de sa liberté d’expression, de sa liberté d’action, de sa liberté de mouvement, comme si l’empêchaient de voler les ailes trop larges de la société technique, dont on lui avait pourtant annoncé quelle lui donnerait plus de temps et de liberté … Il n’a plus le temps de s’occuper de la liberté en tant que telle… Il expérimente le sentiment fugace de liberté plutôt que la liberté elle-même. Et il croit souvent être libre.

Il n’est donc pas évident de se mettre à l’écoute de Patanjali et des penseurs de l’Inde qui nous disent que l’homme n’est pas naturellement libre.
Dans chaque chapitre des Yoga-Sûtra, on trouve cette affirmation : « L’homme n’est pas naturellement libre », écrite avec plus ou moins de force selon le contexte. Le deuxième chapitre en particulier brosse d’entrée de jeu un tableau peu alléchant de la condition humaine : l’homme est dominé par ses problèmes intérieurs (les klesha), ses actions sont inconsciemment motivées ou récupérées par ses tendances ou ses latences les moins avouables (les âshaya : litt. « ce qui gît au fond de lui ») et en conséquence, il souffre (duhkha).

Philippe Geenens

Les âges de la vie … (3)

… et en Inde

« Les sociétés orientales, traditionnellement, avaient déjà bien défini ces différentes phases et décrivaient quatre âges de la vie, qu’il était souhaitable de respecter selon le dharma c’est-à-dire l’ordre juste qui régit notre univers.

Ainsi la phase brahmacarrya correspond à la petite enfance et à l’enfance. C’est celle de l’affirmation de sa personnalité et surtout de l’étude dans tous les sens du terme. Le but étant la croissance à tous les niveaux, et compte-tenu de la dispersion nécessaire et souhaitable, la pratique de yoga proposée à cet âge est très dynamique, exigeante, comportant des enchaînements et des postures difficiles, voire acrobatiques. (srishti-krama)

Puis vient la phase de grihasta qui dure environ quarante deux ans, où s’installe une plus grande stabilité tant physique que psychique. C’est le stade de l’accomplissement familial et professionnel, de l’affirmation de soi, et d’une connaissance de plus en plus affinée de ses potentialités et de ses comportements. La pratique devient moins exigeante, plus intériorisée, s’adaptant sans cesse à des possibilités physiques déjà amoindries. (sthiti-krama)

Antya-krama caractérise l’étape suivante de la pratique, celle correspondant à l’âge de la ménopause ou de l’andropause, celle où l’allure commence à sérieusement se ralentir physiquement, celle aussi où nous sommes confrontés de façon plus proche à l’idée de l’inévitable fin et à son acceptation. Les responsabilités sociales et familiales étant moindres, on peut alors consacrer plus de temps à la réflexion et à l‘intériorisation. La pratique devient de moins en moins intense, s’orientant davantage verse le prânâyama et la méditation.

Connaissant le problème lié au troisième âge, les anciens avaient conçu une étape intermédiaire appelée vânaprastha. Elle consistait à prendre quelques années intermédiaires de réflexion pour commencer à entrer dans la quatrième étape, en se retirant parfois dans un endroit isolé pour méditer et apprendre à se détacher progressivement des choses de la vie.

Sannyâsa est la dernière étape. Cela signifie vivre en contact avec une force supérieure et devenir un avec celle-ci en se détachant des choses matérielles. Le sannyâsin n’ plus de statut social, ce qui symbolise bien son abandon total de toute caractéristique individuelle et signifie à l’évidence une totale humilité. »

Andrée Maman

Les âges de la vie … (2)

En occident

Tout être humain traverse psychologiquement plusieurs phases lui permettant un plein épanouissement.
Ainsi, la petite enfance est la période de prise de contact de la réalité, des autres et du monde extérieur avec une propension marquée pour le mythe; L’enfance est caractérisée par le jeu reproduisant des situations surtout imaginaires, dans une tendance très grande à la dispersion.
Avec l’adolescence on entre dans une phase aiguë d’opposition, de révolte à tout ce qui existe ; on souhaite refaire le monde en refusant tout principe établi et toute autorité.
Quand vient l’âge adulte, on se doit de faire face à ses responsabilités professionnelles et familiales : on va donc, avec moins de dispersion, oeuvrer dans une direction donnée ; c’est l’âge de l’activité productrice.
Quand arrive le grand âge, l’ironie parfois mordante de l’âge adulte se transforme en humour : on ne se moque plus des autres mais de soi-même, saisissant de mieux en mieux le caractère changeant des choses et des êtres et la précarité des principes et des conformismes ; on mesure combien on sait peu de choses et l’on devient humble. (…)
Cette phase de la vie, je le répète, devrait donc être la plus sereine, se déroulant dans une grande intériorité.

Les âges de la vie … (1)

En Occident

« S’il est inéluctable de vieillir et de subir plus ou moins rapidement les effets de l’âge, il faut savoir que ces changements se font de façon lente, à peine perceptible dans le temps. Nous changerons physiquement et physiologiquement mais aussi psychiquement, ce qui nous permet de bien vivre ces mutations, dans la mesure, bien sûr, où nous les acceptons sereinement. Il serait souhaitable d’essayer de trouver les moyens de ralentir ces processus de dégradation par une prise en charge consciente et continue de notre personne en mettant en oeuvre tout ce qui est à notre portée pour améliorer notre équilibre général. Cela signifie que nous aurons le souci d’adapter notre activité, notre façon de nous alimenter, notre façon de vivre enfin à ce que nous sommes devenus, sans nous lamenter sur nos facultés perdues.

Il est vrai que le monde dans lequel nous vivons ne facilite pas cette acceptation : il ne glorifie que la jeunesse, les personnes âgées étant trop souvent considérées comme une charge indésirable, une « excroissance » ou encore un « diverticule » dont il faudrait au plus vite se débarrasser ! (…)
Paraître jeune sera leur souci au prix de surmenages détrimentiels pour leur équilibre. Il est vraiment navrant de ne pas accepter pleinement ces changements et d’occulter ce que l’on a acquis par l’expérience de la vie : à savoir une façon bien plus sereine d’appréhender les évènements et les êtres et, par conséquent une grande joie de vivre. La vieillesse devrait être caractérisée par plus de compréhension, plus d’indulgence et l’humilité. »

Ordre et désordre dans la pensée de l’Inde (5)

La connaissance et la dévotion

« Pour le Sâmkhya, le problème du passage du désordre vers l’ordre et de l’asservissement vers la liberté se pose en terme de séparation : comment se débarrasser de l’identification à ce qui n’est pas « Conscience Pure » et qui est à la source du désir et de la peur ? D’où l’accent mis sur le discernement.

Quant au Védanta, il considère l’ordre et la libération comme les conséquences d’une attitude de dévotion que l’individu nourrit à l’égard du « Principe Suprême ». Cette attitude le dépouille des limitations de son moi, le purifie et le conduit à l’union avec ce « Principe Suprême ». (…)

La divergence de points de vue n’est qu’apparente puisque, selon le Védanta, le Suprême se trouve au coeur de chaque être sous la forme du « Souverain Intérieur ». Seule sa présence explique que l’on puisse se plier aux injonctions du Veda; (…) En ce sens, l’ordre existe déjà effectivement déjà en nous-mêmes, sous la forme de ce Maître interne; Il suffit de l’écouter pour redécouvrir à l’intérieur et sans aucune imposition extérieure, l’ordre inhérent à l’univers et à nous-mêmes. »
François Lorin

Ordre et désordre dans la pensée de l’Inde (4)

Découvrir l’ordre

Une question fondamentale se pose par rapport à l’ordre : doit-il s’imposer de l’extérieur ou bien se découvre-t-il de l’intérieur ?

Dans la plupart des sociétés, antiques ou modernes, l’individu se trouve confronté à un ordre imposé de l’extérieur. Il prend progressivement conscience des obligations et des limitations inhérents à son environnement naturel et humain. Dès lors, ou il accepte ou il se révolte.
Dans l’histoire de la culture en Inde, deux points de vue ont coexisté sur cette question. (…)

Le premier est celui du Sâmkhya.

Le mot signifie « méditation profonde sur les éléments constitutifs de la réalité ». Pour le Sâmkhya, cette méditation permet d’échapper complètement à la souffrance. L’ordre ne peut pas s’imposer de l’extérieur, il émerge de la nature propre des êtres . La méditation profonde sur notre être propre et sur la nature propre des êtres qui nous entourent conduit à l’élimination du désordre imposé par l’extérieur et révèle l’ordre intrinsèque à notre être profond. (…)

Le second est le Vedânta.

Pour le Vedânta, l’ordre est antérieur à l’individualité et à ses caractéristiques. Il constitue, avec le désordre qui en est l’indispensable contre partie, le mode d’être de la totalité, du « Tout ». (…) Il s’agit donc de se plier aux injonctions contenues dans le Veda ; elles permettent de passer du désordre à l’ordre. L’individu, enserré dans ses propres désirs et illusions, ne dispose d’aucun autre moyen pour découvrir l’ordre ou le retrouver. (…) Il s’agit d’abord d’un ordre imposé de l’extérieur.(…) Par la suite, ce respect de l’ordre entraîne une purification de la psyché qui permet alors à l’individu de redécouvrir, de l’intérieur, le sens et la validité de l’ordre. (…)

Le regard que l’on porte sur une personne différera selon que l’on se trouve assis à sa droite, à sa gauche ou bien en face. De même, la vérité peut être authentiquement perçue de manières différentes, selon la situation de l’observateur. (…)

Ordre et désordre dans la pensée de l’Inde (3)

« L’aimable et le meilleur »

« Au-delà du caractère fluctuant des évènements, la culture védique a perçu un ordre stable : le dharma; Elle a établi une distinction entre deux objectifs humains : « preyas » qui signifie « l’aimable » et « shreyas » qui signifie « le meilleur ».

Les quatre sens de la vie se résument dans ces deux termes.
En effet, les trois premiers :
artha – les biens matériels,
dharma – dans le sens restreint d’ordre social et
kâma – le désir,
constituent ensemble le domaine de ce qui est aimable et recherché par l’humanité. (…)
Moksha – lui seul constitue « shreyas », « le meilleur »;
Seul moksha signifie « liberté ».

Dès les temps védiques, le yoga joue un rôle fondamental dans cette recherche de liberté. (…) Le yoga peut augmenter la créativité, les facultés d’adaptation, la sensibilité et même la sensualité, les possibilités de communication, les facultés d’attention, d’intelligence et de volonté.
On ne doit donc pas considérer le yoga comme un moyen de fuir ou de rejeter la vie mais, bien au contraire, comme un accès à la beauté et la grandeur de l’univers, de la conscience et de la vie.
Toutefois, malgré le rôle important qu’il peut remplir dans le développement des trois premiers sens de la vie, le yoga insiste surtout sur la recherche de la liberté. Processus de déconditionnement et de libération, il affranchit de tous les éléments qui nous maintiennent en esclavage.

Ordre et désordre dans la pensée de l’Inde (2)

L’acte désintéressé
Dans la Bhagavad-Gîtâ, il est dit à plusieurs reprises que chaque action accomplie pour ses fruits est source d’enchaînement : elle « lie » l’être humain. Agir pour les résultats engendre dans l’esprit un ensemble de forces qui continuent à s’exercer bien après l’achèvement de l’action et qui forgent un destin créé par l’individu lui-même. L’acte gratuit, si difficile à réaliser, est un des aspects majeurs du yoga.
La notion de sacrifice se fonde sur la constatation que tout acte dans l’univers émane de la nécessité impérieuse d’agir. Présente dans chaque élément constitutif de l’univers, elle ne s’accomplit pas au bénéfice d’un seul individu ou telle forme de vie, mais bien de la totalité. En ce sens, chaque individu pose des actes qui sont « gratuits ». Le yoga nous demande de modifier notre manière d’agir pour qu’elle devienne l’expression de la mouvance de l’univers plutôt que l’expression du désir d’une entité limitée.