« L’énergie d’éveil et l’énergie de refoulement » (2)

L’énergie de refoulement

La plupart des processus éducatifs sont marqués de cette énergie de refoulement qui se surpasse grâce à la récompense et au châtiment. Dès lors, elle intensifie artificiellement l’intensité de vie ; elle donne sens et profondeur au quotidien ; elle moule et plie, façonne distord la nature pour obtenir d’elle d’autres fuits …
Tel le maître d’armes, Drona, dans le Mahabharata, qui refuse le disciple enthousiaste et doué, Eklavya, par respect pour la Loi,  qui exige du disciple qu’il connaisse son ascendance ; lorsque Eklavya, seul, par sa dévotion sans partage et par les méditations quotidiennes devant la figurine de glaise de son maître modelée de sa main, parvient à la maîtrise totale de l’art du tir à l’arc, Drona choisit de refouler son immense admiration et exige en paiement de ses honoraires de « guru », comme l’exige la Loi, le pouce droit d’Eklavya, qui s’exécute sans hésiter et qui, dès lors, ne pourra jamais plus tirer ! Double refoulement du Maître et du disciple, admirable certes, mais au nom de quelles chimères ?
(…) À un moindre degré, il y a le pratiquant qui se pousse pour faire sa pratique quotidienne, l’étudiant qui fait la chasse à ses impuretés psychiques et qui veille à ne laisser surgir aucune émotion « négative », confondant refoulement et libération !
L’énergie de refoulement ne doit pas à son tour être « refoulée » puisqu’elle fait partie de notre dynamique collective et individuelle ; toutefois je pense que sa continuation contredit toutes nos tentatives d’éveil et de compréhension.

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« L’énergie d’éveil et l’énergie de refoulement »

« Lorsqu’on empêche un cours d’eau de s’écouler au moyen d’un barrage, on peut se servir de cette masse d’eau pour actionner une turbine et produire de l’électricité.
Dans la psyché, un processus identique produit ce que j’appellerai l’énergie du refoulement.
Quelques-uns des extraits des lettres d’Alexandra David-Neel illustrent mon propos : confrontée au difficile rapport humain et à l’impossibilité d’aimer et d’être aimée selon son désir, elle sublime ses aspirations – les refoule-t-elle ? et prend son appui sur cette énergie dérivée pour mener à bien une oeuvre et des exploits considérables. Néanmoins, c’est l’amertume qui transparaît tout au long de ces extraits, comme si l’exploit à venir ne pourra jamais compenser la perte et la déception…
Ce type de dérivation est universel : toutes les cultures et tous les individus la connaissent. L’occident abonde d’exemples, l’orient aussi. La conscience humaine, confrontée au conflit entre ses désirs et les obstacles à leur accomplissement, n’a d’autre ressource que de se couper du désir originel et d’utiliser l’énergie ainsi « barrée » pour alimenter par substitution, un autre domaine plus accessible mais qui ne permettra jamais le total épanouissement ! (…)
La volonté conduit l’homme à s’astreindre, à se priver, à se dépriver et à se contraindre en vue d’obtenir ou d’acquérir ; elle le conduit aux limites du possible et du supportable, au risque de sa vie et de son intégrité psychique ; il en découle un sens étonnant de puissance et de maîtrise car l’énergie torturée à trouvé une voie d’expression et d’écoulement. »

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« Respecter et cultiver les perceptions sensibles »

« Dans les traditions patriarcales, la vie individuelle et collective veut et croit pouvoir s’organiser en dehors de l’ambiance du monde naturel. Le corps – appelé aussi microcosme – est alors coupé de l’univers – appelé, lui, macrocosme. Il est plié à des règles sociologiques, à des rythmes étrangers à sa sensibilité, ses perceptions vivantes : le jour et la nuit, les saisons, la croissance végétale … Cela signifie que les participations à la lumière, aux bruits ou aux musiques, aux odeurs, aux touchers voire aux goûts naturels ne sont plus cultivées comme qualités humaines. Le corps n’est plus éduqué à développer ses perceptions mais à se détacher du sensible pour une culture plus abstraite, plus spéculative et plus socio-logique. Le yoga m’a appris à revenir à la culture de la perception sensible. En fait, je l’ai toujours aimée. Depuis mon enfance, la nature m’a aidée et appris à vivre. Mais le yoga m’a ramenée à ce goût avec des textes qui me conduisent de l’innocence des sensations à leurs traductions et supports spirituels qui en permettent le développement, et parfois la communication ou le partage. (…)
Apprendre à écouter de beaux sons, à contempler de belles couleurs, à goûter de bons produits de la terre aide à devenir spirituel. Et nous n’avons pas assez d’une existence pour éduquer nos facultés sensibles. » L. Irigaray

« Une attention au souffle dans la vie »

Respirer et parler

« D’abord, j’ai appris à respirer. Respirer, selon moi, correspond à prendre en charge sa propre vie. Seule la mère, pendant la gestation, respire à la place de l’enfant. Après la naissance, qui ne respire pas, ne respecte pas sa vie et prend de l’air à l’autre, aux autres. Respirer est donc un devoir vis-à-vis de ma vie, de celle des autres, de l’ensemble du monde vivant. La plupart des personnes ne se ménageant pas le temps de respirer, il est nécessaire, – en tous cas, il m’est nécessaire, mais je pense que cette nécessité est générale – de se promener ou de demeurer un moment chaque jour dans le monde végétal pour continuer à respirer et à vivre en dehors de l’exploitation sociale ambiante.
Il est nécessaire aussi de comprendre les relations entre la respiration et les autres actes , en particulier l’acte de la parole. (…) il est intéressant de noter que les personnes qui ne respirent pas, ou qui respirent mal, ne peuvent pas s’arrêter de parler. C’est leur manière de respirer, et notamment d’expirer pour reprendre souffle. (…)

Rester silencieusement attentif au souffle revient à respecter ce qui existe et à se réserver la possibilité de naître et de créer. » L. Irigaray

« La gestion de l’énergie » (4)

Définir ses priorités

« Un autre aspect de la gestion de l’énergie consiste à se poser la question suivante : « Pourquoi est-ce que je me sens vidé de mon énergie dans ce que je fais, dans mes actions, dans ma vie ? » Quel est le facteur responsable s’il y en a un ? Pourquoi est-ce que je me trouve soudainement en porte à faux, en quelque sorte incapable de continuer à fonctionner ?
C’est souvent parce qu’on veut faire trop de choses et qu’on ne sait pas distinguer les choses essentielles des choses secondaires. On consacre énormément de temps et d’énergie à l’accessoire et au superficiel, et à la fin de la journée, on se rend compte qu’on n’ rien fait pour soi, on réalise qu’on n’est pas allé à l’essentiel.
À partir du moment où nous prenons conscience de nos priorités, nous dépensons notre énergie là où c’est nécessaire pour ne pas nous sentir en conflit avec nous-mêmes, car c’est le conflit qui fait perdre beaucoup d’énergie.
Il faut apprendre ou réapprendre à porter son regard sur l’essentiel, en réajustant constamment l’évaluation. (…)
Alors nous serons des « chercheurs de l’essentiel ».
F.Lorin

« La gestion de l’énergie » (3)

Gérer par l’économie

Les rétentions respiratoires
« Si l’inspiration et l’expiration sont des dualités, l’une suivant l’autre, il y a mouvement donc de déperdition d’énergie. L’être humain peut économiser cette consommation et développer le capital d’énergie dont il dispose dans le moment, en arrêtant ce mouvement, en faisant des rétention respiratoires : c’est ce que l’on appelle kumbhaka.
Évidemment, si la rétention est poussée trop longuement, faite d’une façon trop violente, ou n’est pas installée de manière progressive, elle sera à son tour une source de difficultés et de perte d’énergie. Mais gérer la respiration d’une façon consciente, à des moments particuliers, en amenant progressivement les rétentions respiratoires est une technique efficace.

La pensée
De même avec la pensée : le cerveau pense comme la cage thoracique respire, comme le coeur bat, comme les intestins bougent… Le cerveau secrète de la pensée.
Ce mouvement et cette déperdition d’énergie sont naturels, mais il est du pouvoir de l’être humain de ralentir ou d’arrêter momentanément ce mouvement de la pensée, par exemple en fixant son regard sur un point. Fixer la flamme d’une bougie avec une grande intensité conduit à une immobilisation partielle ou totale de la pensée dans un temps donné.

Une autre façon de ne pas disperser son énergie consiste à se détendre par rapport au mouvement des pensées, et laisser les pensées circuler dans un état de non-vouloir, un peu comme si on était le spectateur des nuages qui passent dans le ciel. On n’est pas vraiment concerné, on n’a pas de préférence : les nuages peuvent avoir telle forme ou telle autre, aller dans une direction ou une autre. On est simplement conscient du passage …

À ce moment-là, la friction qui naît habituellement du contrôle, du rejet ou de l’attachement à telle ou telle pensée, cesse, et c’est une économie d’énergie. On peut donc prolonger ce concept de l’économie d’énergie dans tous les domaines : sensations, parole, etc.
Dans le yoga par exemple, le silence volontaire est un élément important d’économie d’énergie que l’on peut installer à certains moments de sa vie. (…)

C’est la gestion à l’aide des moyens habiles que l’on doit utiliser à bon escient, c’est-à-dire avec intelligence, en tenant compte des circonstances. »
F. Lorin

« La gestion de l’énergie » (2)

Gérer son énergie
Nous avons un certain capital d’énergie, comment le gérer ?
Nous trouvons que ce capital n’est peut-être pas suffisant. Comment l’augmenter ?
Il y déperdition d’énergie dès qu’il y a dualité, c’est-à-dire dès qu’il y a la frontière qui me sépare en deux, quelle que soit cette séparation.

(…) Dans la tension du manque, il y a consommation d’énergie. Lorsque la rencontre a lieu, il y a consommation d’énergie, et lorsque la satisfaction de la rencontre a été éprouvée, il y a à nouveau consommation d’énergie.

La respiration. Elle est dualité dans le sens où il y a l’inspiration et l’expiration ; le passage de l’un à l’autre est un mouvement, donc consommation d’énergie. Et ainsi de suite dans tous les autres domaines et toutes les autres dualités.

Gérer son énergie, c’est apprendre à se comporter au sein de la dualité. Augmenter son énergie, c’est toucher à une source d’énergie qui n’a pas de limite, c’est sortir de la dualité et c’est le but ultime du yoga. Comme c’est un but qui semble inaccessible ou très éloigné, regardons plutôt ce que le yoga propose comme comportement dans la dualité.
On peut diviser les conseils ou les principes posés par le yoga, dans ce domaine de la gestion de l’énergie en deux catégories : s’économiser et définir ses priorités.
F. Lorin

« Brahmacarya, la gestion de l’énergie » (1)

Le monde est en expansion

« Le mot brahmacarya est composé de deux termes (brahman + âcârya) tout à fait fondamentaux dans la culture de l’Inde et que l’on retrouve souvent dans les textes de yoga. Le premier vient de la racine verbale « brimh » qui signifie croître, grandir, être en état d’expansion.
Les anciens en Inde, avaient senti que la réalité dans laquelle nous nous trouvons est une réalité dont la qualité essentielle est d’être en expansion. (…) Ils avaient senti à leur façon que chaque être vivant est un processus de croissance.
Chacun d’entre nous est un processus de croissance et même si la croissance la plus intense semble avoir lieu dans les premières semaines de la vie, ce processus ne s’arrête pas jusqu’au moment de la mort ; il ne s’arrête même pas avec la mort. On y reviendra peut-être. L’univers, la totalité, le « tout » est en expansion, et la partie, l’individu, est également dans un processus de croissance. Le besoin d’expansion est la première prise de conscience à faire concernant la gestion de l’énergie.
Celui ou celle d’entre nous qui penserait qu’il peut s’économiser, se restreindre, ou cesser ce processus de croissance lutterait en vain contre quelque chose qui est plus puissant : l’essence même de la vie et l’essence même de la conscience.
Le deuxième terme, âcârya, vient du verbe « car », se mouvoir, se déplacer, aller dans une direction.
En Inde, le terme âcârya signifie « l’instructeur », celui qui nous aide à nous déplacer vers l’objectif recherché, en l’occurrence « le retour vers soi ».

Le brahmacharya est l’état dans lequel on cherche à se déplacer, à atteindre l’état de croissance totale, l’ultime croissance, l’épanouissement total. Un peu comme la graine cherche à devenir l’arbre, le foetus cherche à devenir le nouveu-né et l’adolescent vise l’état adulte … Dans la culture de l’Inde, le brahmacârin est donc celui qui cherche l’épanouissement parfait, l’accomplissement total, l’expansion sans limite. Le brahmacârin est celui qui consacre sa vie à étudier, non pas intellectuellement mais en consacrant sa vie à la recherche de l’Essentiel.
F. Lorin

« Agir avec détachement »

« La liberté est due à la connaissance mais la connaissance ne suffit pas ; il faut agir. La rechercher de l’Absolu est le grand chemin. Mais cette recherche reste vide si elle ne s’appuie sur l’action. Alors le yoga insiste sur l’action. (…) Pour Patanjali, la liberté est possible, après la mort, mais aussi dès cette vie. Et pour cela, il est bien temps d’agir. L’action constitue le point essentiel qui résume le mieux le point de vue du yoga. (…)
Mais peut-être la grande originalité du yoga, c’est le détachement qui, outre l’action, est demandé à chaque étape du parcours. Agir pour autrui, et ne pas être attaché aux conséquences de l’action pour autrui, ni même à la bonne conscience, à la satisfaction que cela ne manque pas d’engendrer ; agir pour connaître les choses, mais ne pas être attaché aux choses, ni même à la connaissance que l’on a des choses ; agir à la fin pour se connaître, et ne pas être attaché à la connaissance que l’on a de soi-même.
Agir avec détachement. (…) Peut-être le dernier détachement demandé à celui qui est en passe de devenir libre, est-il de se détacher de la liberté elle-même. Car tant que l’on reste attaché, même infimement, à la liberté qui est en train d’éclore en soi, alors que l’on devient libre, comment pourrait-on être libre ? »
P. Geenens

Sagesse, Liberté et recherche de l’Absolu selon le Yoga de Patanjali (3)

« Connais-toi toi-même »
« En fait, Patanjali nous donne assez peu d’indications sur ce qu’est la liberté. La liberté c’est « la pureté de l’association existant entre le purusha et le mental, rendus semblables l’un à l’autre », voilà ce que nous dit Patanjali à la fin du troisième chapitre.
Le purusha, c’est la conscience, l’essence la plus intime de l’homme, ce qui en lui ne meurt pas, son « âme immortelle » pourrait-on dire si l’expression ne faisait reculer, c’est ce qui constitue l’être de l’homme. Tirons parti de l’enseignement avancé par cet aphorisme : le mental doit être purifié ; lorsque le mental est pur, il renvoie finalement du côté du purusha, et non plus du côté des objets extérieurs à l’homme ; car le yoga, par opposition à la vie ordinaire qui est extraversion, le yoga, qui est finalement un effort en vue de la liberté, est d’abord un effort d’introversion : et l’état de yoga ou samâdhi, retournant l’homme vers lui-même, l’autorise ainsi à se mieux connaître, à se connaître tel qu’il est.
La seule véritable autorité qui fait que l’homme apprend à se connaître, sans complaisance, est toute intérieure. « Connais-toi toi-même » : par là on rejoint les préoccupations des plus anciens qui avaient inscrit cet impératif, le seul impératif vrai de l’homme épris de liberté, sur le fronton du temple de Delphes. « Connais-toi toi-même ». Car la connaissance de toi-même entraîne ta liberté. »
P. Geenens